Jean MOREAU (Tech For Good France / Phénix) : "La plus grosse coalition d’acteurs du changement est en train de voir le jour"

Jean MOREAU (Tech For Good France / Phénix) : "La plus grosse coalition d’acteurs du changement est en train de voir le jour"
Propos recueillis par Marie-Laure Fraux
Publié le 08-07-2020


Loin de se contenter d’imaginer le monde de demain, il y contribue depuis plusieurs années déjà. Co-fondateur de Phénix créé il y a 6 ans pour lutter contre le gaspillage alimentaire, Jean MOREAU est également co-président aux côtés d' Eva SADOUN du mouvement d’entrepreneurs Tech For Good France qui met la tech au service de l’intérêt général. La période invite plus que jamais à se structurer et à agir. Ça tombe bien, c’est dans les gênes de cet entrepreneur du changement . Comment accélérer et accompagner cette transformation ? Jean MOREAU nous livre sa vision et revient sur les actes fondateurs de ce renouvellement.

Le réseau Tech For Good fédère un écosystème de start-ups à impact et fait le lien entre les institutions et les grands groupes. Qu’attendez-vous des pouvoirs publics pour vous accompagner dans votre mission ?

Je dirais qu’on a besoin que l’Etat intervienne davantage. La BPI devrait consacrer autant d’efforts et de moyens au secteur de la transition sociale et environnementale, qu’au secteur tech traditionnel. A défaut, il conviendrait de créer une Banque Publique de la Transition et, dans le contexte post-covid, d'orienter une partie des aides d'État et du plan de relance vers des entreprises plus vertueuses.
L’Etat a une opportunité historique de refonder le modèle économique de notre société toute entière pour le rendre plus résilient, plus durable. Il lui faut encourager la création d’entreprises qui se mettent réellement au service du bien commun. Pour ce faire, l’Etat ne doit pas juste se poser en financeur de l’économie sociale, il doit assumer une logique d’exemplarité. Comment ? Par exemple en augmentant la pondération des critères sociaux et environnementaux dans ses appels d’offres. C’est là un moyen d’accompagner, sur un mode volontariste, le passage à l’échelle de notre écosystème. 


Quel est l’enjeu principal pour les start-ups à impact dans les prochaines années ?

Au sortir de la crise, les entreprises à impact positif sont les mieux positionnées car leurs services et leurs missions correspondent aux attentes à la fois des consommateurs, des travailleurs et des financeurs. Toutes les conditions me paraissent donc réunies pour un passage à l’échelle du secteur.
Or c’est cela l’enjeu phare : le changement d’échelle des start-ups à impact positif. La nuit je rêve que des “licornes vertes” viennent remplacer les entreprises à externalités négatives. D’ailleurs, je me réjouis que des entreprises sociales aient pu boucler des levées de fonds pendant la crise covid : Gifts for Change (1M€), Spareka (5M€), AssoConnect (7M€), Castalie (13M€) entre autres.

J’ajoute que dans le même temps, les grands groupes se transforment : c’est une réalité heureuse. Elle l’est d’autant plus que ces changements se font en partie avec les start-ups à impact. Ces start-ups qui innovent socialement et environnementalement sont une source d’inspiration pour les poids lourds de notre économie. Le monde des start-ups à impact positif et celui des grands groupes ne fonctionnent pas en vases clos mais bien en vases communicants : chacun peut apprendre de l’autre et c’est tout le marché qui s’en trouve tiré vers le haut.  

Tech For Good et MOUVES ont annoncé leur volonté d’unir leurs forces. Quelles synergies attendez-vous de cette fusion, dans quels objectifs ?

C’était clairement énoncé dans notre projet avec Eva Sadoun lorsque nous avons soumis notre candidature au MOUVES. Car en effet, nous co-présidons depuis 2019 le réseau Tech For Good France, anciennement nommé France Eco-Social Tech (FEST). Avec la co-présidence du MOUVES, notre but est de créer un pont pour faire converger les forces vives des entreprises à impact positif. 

Notre conviction est simple : pour faire entendre notre voix, il faut joindre nos forces. Nous souhaitons décloisonner les univers du digital et de l’ESS et constituer un grand mouvement d’acteurs à impact positif. Dans cette logique d’ouverture, nous rassemblons déjà des acteurs allant de Max Havelaar à On est prêt, en passant par Yuka, Banlieue Santé, Le Groupe SOS ou encore Pandobac et Meet my Mama. La plus grosse coalition d’acteurs du changement est en train de voir le jour. Bientôt elle se positionnera comme une alternative au MEDEF : plus progressiste et plus soucieuse des questions sociales et environnementales, avec une conception renouvelée de la relation patronat - salariat.  Avec ce rapprochement entre les deux entités et cette logique d’ouverture, nous faisons un pari qui en vaut la peine : celui de la transition. Nous pourrons peser sur les politiques et faire entendre notre message dans les grands médias.

Parallèlement, nous souhaitons poursuivre la croissance du nombre d’adhérents pour gagner en légitimité et peser toujours plus dans le débat sur le futur de l’innovation. Nous cherchons à attirer aussi de belles start-ups et TPE / PME emblématiques de la tech à impact positif. 

Enfin, nous sommes en train d’élaborer un outil qui permet de mesurer l’indice “tech for good” d’une entreprise. Les entrepreneurs, les incubateurs, les pouvoirs publics et toutes autres structures ayant besoin de savoir sur quels critères évaluer la dimension tech for good d’une entreprise pourront connaître son score. Les axes d’amélioration seront ainsi plus faciles à discerner.

Lorsque l’on parle « finance responsable », on pense « investissement green ». La finance responsable n’a t-elle pas d’autres visages ? Que faut-il pour démocratiser et asseoir la crédibilité d’une finance vertueuse ? 

Il est bon de rappeler que pour décarbonner notre économie, il faudra repenser la façon dont elle se finance. Cela passe par la démocratisation de l’accès à la finance responsable, c’est-à-dire la finance verte que vous évoquez, c’est certain, mais aussi la finance à impact socialement positif. 

C’est cela que j’entends par finance responsable : financer des projets résilients tant environnementalement que socialement. C’est ce que cherche à faire Eva Sadoun avec Lita.co. Un exemple de finance responsable ? Investir dans des épiceries sociales, des projets d'inclusion dans les territoires, de l’entreprenariat dans les banlieues. En quelques mots, cela veut dire financer des entreprises qui ont un impact positif par leur activité d’une part, et qui appliquent certains principes dans leur fonctionnement interne d’autre part.
Il faut orienter les capitaux vers des entreprises qui veillent à garder une équité salariale entre les hommes et les femmes, qui encadrent les écarts entre les salaires, qui allongent le congé paternité en signant le Parental Act, qui choisissent un fournisseur d’électricité verte, qui recyclent leurs déchets ou encore qui s’équipent en matériel informatique reconditionné. Tout cela, nous l’avons fait chez Phenix. Si une start-up âgée de six ans peut le faire, nul doute que d’autres le peuvent ! Et des labels comme B-Corp ou l’agrément ESUS, que Phenix est très fier d’avoir obtenu, sont là pour nous le rappeler. 

D’ailleurs, Tech For Good France se pose comme le réseau des entrepreneurs et investisseurs qui développent et financent des solutions tech et digitales. J’ai bien dit entrepreneurs et investisseurs : on a besoin des deux ! En constituant le nouveau directoire du MOUVES, nous avons tenu à ce que des investisseurs montent à bord.
Le problème ce n’est pas la finance mais un certain type de finance. La finance ne disparaît pas dans le fameux “monde d’après” : elle évolue. Il faut accompagner cette mue. La pratique d’exclure certains secteurs des portefeuilles, comme les armes, le tabac ou l’alcool, est appelée à s’étendre aux énergies fossiles. De la même manière, je pense et j’espère qu’on ira de plus en plus vers l’exclusion des entreprises socialement irresponsables. Pour cela, il faut pouvoir identifier les bons et les mauvais élèves. On a besoin que les labels que je viens de mentionner deviennent la norme et non l’exception.